Piqûres en boîte de nuit : comment la désinformation et la peur constituent un défi pour la réduction des risques.

Piqûres en boîte de nuit : comment la désinformation et la peur constituent un défi pour la réduction des risques.

Auteur: Technomaterialism

Trigger warnings: agression sexuelle,soumission chimique.

Abstract:

La panique morale liée à la piqûre d’aiguille et les informations erronées qui l’entourent contribuent à susciter la peur et à créer un climat d’anxiété sociale qui remet en cause la réduction des risques et rend un mauvais service aux survivants.

Publié le :09/06/2022

Ces dernières semaines, de nombreux cas de fêtards ayant reçu des injections d’aiguilles ont été signalés, le plus récemment à Berghain[1]https://www.instagram.com/p/CeD2vwQofHz/. Le phénomène est désormais connu sous le nom de “needle spiking”. Des infographies de sensibilisation et des fils twitter se sont répandus comme une traînée de poudre sur les médias sociaux, créant une panique à laquelle les clubs et les organisateurs de soirées ont visiblement du mal à répondre. Au milieu de cette agitation, la commission des clubs de Berlin a publié un message d’intérêt public sur le dopage dans les clubs berlinois.[2]https://www.instagram.com/p/CeTvY21shN7/

Les premiers rapports sur ce phénomène ont eu lieu au Royaume-Uni en 2021. Pourtant, malgré 274 signalements de “needle spiking”, aucun des cas allégués n’a été confirmé.[3]https://www.vice.com/en/article/5dgpxz/274-reports-but-zero-confirmed-cases-what-we-know-about-needle-spiking-in-the-uk Le 4 mai 2022, le média français Arrêt sur images rapportait ce qui suit :[4]https://www.arretsurimages.net/articles/piqures-en-boite-de-nuit-les-medias-ont-oublie-de-prendre-des-gants “Depuis quelques jours, les médias rapportent un grand nombre de témoignages et de plaintes de personnes affirmant avoir été piquées à leur insu, lors de soirées, avec des seringues contenant des drogues. Pour l’instant, aucune seringue n’a été retrouvée nulle part, et aucune arrestation n’a été effectuée. Alors : danger réel ou psychose ? Le cas britannique aurait dû rendre les médias français plus prudents. D’autant que les experts sont très dubitatifs.”

Arrêt sur images rapporte qu’alors que des témoignages de piqûre d’aiguille ont été documentés par divers médias français tels que BFM TV, Le Parisien, Le Monde, Radio France, et France Info, et belges tels que L’Avenir et De Standaard. Malgré tout ce travail d’investigation journalistique, le mystère reste entier sur tous les aspects techniques du “needle spiking”, et notamment : quels produits ont été injectés et comment ?

La journaliste de France Bleu Mélanie Juvé écrit que “Pour l’heure, le mystère reste entier concernant le ou les produits qui ont été potentiellement injectés. Aucune seringue n’a pu être retrouvée par les enquêteurs et à ce jour, toutes les analyses toxicologiques commandées par les procureurs de différentes régions n’ont pas révélé la présence de GHB.”

Elle poursuit et explique que “Le phénomène reste d’autant plus mystérieux qu’aucun auteur n’a été identifié à ce stade des investigations et qu’aucune piste n’est envisagée concernant les motivations des responsables. De plus, les victimes n’ont généralement pas subi de violences ou de vols.”

La radio France info cite le procureur de Nantes, Renaud Gaudeul, qui gère actuellement 47 enquêtes ouvertes : “Aujourd’hui, nous n’avons pas d’explication sur ce qu’est précisément ce phénomène. On peut effectivement imaginer qu’il y a des individus qui cherchent à inoculer des substances toxiques mais on peut aussi imaginer qu’on a des individus qui souhaitent créer une certaine psychose. Il y a clairement la frustration de n’avoir pu interroger aucun individu.”[5] https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/nantes/piqures-en-boites-de-nuit-a-nantes-pas-de-produits-toxiques-deceles-le-mystere-reste-entier-2497309.html

Ce n’était pas la première fois que des rumeurs de dards se répandaient en France. En décembre 1819, la police parisienne décide de s’attaquer à ces rumeurs dans un journal. Loin de permettre l’arrestation d’un coupable, cette publication n’a fait que décupler les craintes et va amplifier le phénomène. [6]COPY00 Alors que la plupart des reportages sur le piquage d’aiguilles se sont attachés à tenter d’établir la validité des affirmations de ce phénomène, nous nous concentrons ici sur la dynamique sociale derrière cette panique morale, et la replaçons dans le problème plus large de la navigation dans un clubbing plus sûr et de la réduction des risques dans l’industrie capitaliste de la musique de danse.

  1. Clubbing plus sûr : plus de 20 ans d’échec des politiques publiques

En 2002, le gouvernement britannique publie une brochure intitulée Safer Clubbing, qui présente des stratégies de réduction des risques liés à la consommation de drogues à l’intention des boîtes de nuit.[7] https://www.theguardian.com/drugs/Story/0,2763,663674,00.html Alors que la consommation de drogues est communément acceptée comme un aspect inévitable de la nuit, la prédominance de points de vue réactionnaires lorsqu’il s’agit de gérer la consommation de drogues a conduit à un renforcement de la surveillance policière des amateurs de clubs, plutôt qu’à la facilitation de la réduction des risques dans les clubs.

L’avidité des promoteurs de soirées et des clubs a conduit à de nombreux désastres facilement évitables. Les boîte de nuit n’étant souvent responsables que des décès liés à la consommation de substances dans leurs locaux, il est devenu courant d’expulser des personnes sous l’emprise de drogue. Les pétitions et les protestations du public sont restées pour la plupart lettre morte.

En 2020, Mixmag a rapporté qu’un adolescent est mort à l’extérieur de la salle Leamington Assembly. La salle acceuil un public bien plus nombreux que sa capacité, avec des températures dangereusement élevées et des clients s’effondrant, sans aucune aide de la sécurité.[8] https://mixmag.net/amp/leamington-assembly-club-death-dangerous-oversold-water-pill-ecstasy-mdma L’organisation de surveillance Pill Report a publié des vidéos d’un membre du personnel du bar refusant de l’eau a un des clients. L’eau du robinet a été fournie de manière inadéquate “dans l’intention de faire grimper les ventes de bouteilles d’eau à 5 £, qui se sont écoulées vers 2 heures du matin”.[9] https://www.instagram.com/p/B8KA9XbFyVh/?igshid=MDJmNzVkMjY%3D La police du Warwickshire a enquêté sur l’incident, mais les promoteurs n’ont pas été tenus responsables.

En 2018, le Spiegel a publié un article sur les suites de l’overdose d’une femme qui s’est rendue au Berghain, le club techno, internationalement reconnu. L’avocat de son compagnon a enquêté pour savoir si elle aurait été encore en vie si les ambulanciers et le personnel du Berghain avaient agi différemment. Non seulement le responsable de nuit du Berghain a essayé de convaincre le compagnon et son ami de ne pas appeler les secours, mais la police n’a pas voulu enquêter sur qui était à la porte cette nuit-là, rédigeant un rapport avec en couverture : “Suspects : 0, blessé.e.s : 1.” Interrogé par le Spiegel sur la responsabilité du Berghain, le chef de la division des stupéfiants de l’Office d’investigation criminelle de Berlin déclare : “Ce qui se passe réellement à l’intérieur des clubs est hors de notre portée.”[10] https://www.spiegel.de/international/germany/silence-surrounds-overdose-death-at-berghain-a-1198980.html

La scène européenne des clubs est globalement caractérisée par un refus de réduire les risques liés à des drogues telles que le GBL/GHB, pour lesquelles le risque d’overdose est assez élevé, surtout lorsqu’elles sont mélangées à de l’alcool. Au contraire, les propriétaires de clubs choisissent la voie de la répression. Qu’il s’agisse de la consommation de drogues ou du harcèlement et des agressions sexuelles, il est bon de rappeler que les politiques de safe place ou maintenant appelé safer place, ne sont pas destinées à protéger les intérêts des fêtards :

“Les politiques de safe space sont des stratégies managériales qui visent à préserver la réputation et la responsabilité de l’institution (qu’il s’agisse d’un club ou d’une fête), et sont introduites sous le faux prétexte de réduire les dommages et de soutenir les survivants. De par leur conception, les politiques d’espace sécurisé non seulement ne s’attaquent pas au cœur du problème, mais laissent également la possibilité aux militants d’être écartés et ostracisés, et à la direction d’ignorer les plaintes.(en anglais dans l’article original) “[11] https://technomaterialism.com/2021/12/16/abolish-dj-idolatry/

On peut pousser cette analyse un peu plus loin : les autorités publiques et les forces de police ne parviennent pas à demander des comptes aux promoteurs de fêtes et aux propriétaires de clubs, car leur rôle principal est de défendre les intérêts du capital. Comme le dit David Whitehouse : “la police est une réponse aux foules, pas au crime”, puisque “le rôle de la police est de protéger le capital”.[12] https://socialistworker.org/blog/critical-reading/2014/12/09/main-role-police-protecting-ca

  1. Le piquage d’aiguilles : une rumeur d’Orléans ?

En 1969, une rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre dans la ville française d’Orléans, et bientôt dans tout le pays. Selon cette rumeur, des commerçants juifs enlevaient des femmes blanches dans des cabines d’essayage. Ils droguaient ces femmes par des injections de seringues, les évacuaient par des trappes situées sous les cabines d’essayage, afin de les amener dans un réseau de trafic d’êtres humains situé dans des tunnels sous la ville. Selon cette rumeur, le “lobby juif” faisait pression sur les autorités locales et les médias pour qu’ils ignorent ces enlèvements.

Selon une équipe de sociologues travaillant sous la direction d’Edgar Morin, la rumeur d’Orléans est une panique morale qui s’explique par le contexte socio-économique dans lequel elle prend naissance : à savoir, la transformation économique d’Orléans, les changements sociétaux de l’époque en France et l’antisémitisme.[13]Edgar Morin, La Rumeur d’Orléans Orléans connaît à cette époque des changements structurels économiques et démographiques drastiques, qui modifient son tissu social et déstabilisent ce qui était auparavant une capitale provinciale, créant un climat général d’anxiété sociale. La fin des années 1960 est le théâtre de la révolution sexuelle, avec l’apparition de la mini-jupe dans la mode française. Les vestiaires étaient à la fois une nouveauté attrayante pour les jeunes femmes et la cible de points de vue réactionnaires. Enfin, l’antisémitisme profondément ancré en France a conduit à des croyances selon lesquelles la fortune des marchands juifs d’Orléans était mal acquise, faisant écho à la théorie populaire du complot selon laquelle les Juifs complotent pour la domination du monde.

Le parallèle avec la piqûre d’aiguille est facile : la pandémie de COVID-19 et la guerre russo-ukrainienne ont plongé l’Europe occidentale dans un état de crise socio-économique, entraînant un niveau intense d’anxiété sociale ; avec la montée de l’extrême-droite dans toute l’Europe, les points de vue réactionnaires s’infiltrent dans la culture et s’imposent progressivement comme une critique des espaces de club (queer), qui sont considérés comme l’incarnation de la décadence sociale ; on assiste à une répression globale du chemsex (cette pratique consistant à utiliser des drogues dans le cadre de sa vie sexuelle), qui cible spécifiquement les personnes queer avec des stratégies réactionnaires qui visent à intensifier la criminalisation plutôt qu’à rechercher la réduction des risques.[14] https://filtermag.org/ghb-uk-acmd-recommendation/[15] https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/25/paris-veut-agir-face-a-l-essor-du-chemsex_6103588_3224.html

Le fait qu’un si grand nombre de cas récents de piqûres d’aiguilles soient liés à des événements et des espace s queers[16] https://www.brusselstimes.com/belgium-news/227507/first-victim-of-syringe-attack-reported-to-pride-organisation[17] https://www.lalibre.be/regions/bruxelles/2022/05/23/de-nombreux-participants-victimes-de-piqures-durant-la-belgian-pride-7PDMJXH4JNBYXM2WPNX4TUYH4Y/ devrait constituer une préoccupation plus importante. Les personnes queer sont stéréotypées comme étant des prédateurs, et cette forme de queerphobie a fait un retour inquiétant ces dernières années avec les revendications de grooming aux États-Unis[18] https://www.nbcnews.com/tech/internet/lgbtq-abuse-spikes-online-fueled-intensifying-culture-war-rcna24904 et l’emprise croissante des féministes radicales trans-exclusionnistes (TERF)[19] https://www.vox.com/identities/2019/9/5/20840101/terfs-radical-feminists-gender-critical dans le discours public et la politique européenne.

Le piquage de seringue contribue également à un climat de stigmatisation des usagers de drogues,[20]Un homme a été arrêté le 16 mai à Lyon dans un bar avec une seringue qui était pour son propre usage. … Continue reading qui n’est pas motivé par des préoccupations de santé publique mais par un impératif moral réactionnaire de stigmatisation des usagers de drogues. Comme la rumeur d’Orléans, la piqûre d’aiguille fonctionne comme un récit d’avertissement pour les (jeunes) fêtards qui prennent part à la consommation récréative de drogues dans des scènes de club où la consommation de drogues est non seulement normalisée mais se produit chaque semaine dans des groupes sociaux qui mettent en œuvre leurs propres stratégies de réduction des risques et de soins communautaires. Et dans le cas particulier du GHB, la piqûre d’aiguille jette un doute sur les utilisateurs réguliers de GHB, qui sont en grande majorité conscients des pièges de cette drogue et la limitent à leur consommation personnelle.

Il convient de mentionner que les plus récentes revendications de gravitation des aiguilles gagnent du terrain dans les médias, tout cela alors que la sécurité entourant la consommation de drogues dans la communauté queer est à peine une préoccupation. Il y a toujours une lutte pour aborder et reconnaître la hausse de la dépendance à la méthamphétamine dans la communauté queer,[21] https://www.buzzfeednews.com/article/patrickstrudwick/queer-black-latino-people-meth-recovery-blocked[22] https://www.buzzfeednews.com/article/patrickstrudwick/black-latino-queer-people-trauma-meth-sex qui cible particulièrement les personnes racialisées queer.[23]https://www.buzzfeednews.com/article/patrickstrudwick/racism-meth-sex-destroy-queer-black-lives

Dans l’ensemble, la piqûre d’aiguille est une panique morale qui reflète des vues réactionnaires dans la gestion de la consommation de drogues et de la réduction des risques dans la vie nocturne. La mise en évidence de cet aspect réactionnaire de la vie nocturne ouvre la voie à des stratégies de réduction des risques qui ne sont pas fondées sur la moralisation, mais sur la prise en charge communautaire.

  1. Quand la désinformation est confondue avec la réduction des risques

Au lieu d’aider les organisations de terrain qui visent à réduire les risques, les fonds publics sont massivement alloués à des organisations à but non lucratif plus “professionnalisées” qui sont de mèche avec les institutions publiques. Ces institutions disposent d’un mécanisme de demande de subvention bien huilé, qui ne donne rien d’autre que des promesses vides. De bons exemples de telles institutions sont Technopol en France et la Commission Club à Berlin. Quand la Commission du Club ne collecte pas des fonds pour les propriétaires,[24] https://jeanhugueskabuiku.substack.com/p/how-berlins-clubcommissions-actions?s=w elle stigmatise les utilisateurs de drogues au lieu de mettre en œuvre la réduction des risques,[25] https://www.instagram.com/p/CVnXqscMWq4/ avec un panel intitulé “parlons du “G” dans la culture des clubs”. [26] https://www.instagram.com/p/CWqVa_ps0Ps/

La réduction des risques consiste à fournir des informations factuelles, et non à susciter la peur. Les informations diffusées par les réseaux sociaux sur le GHB et le GBL étaient tout simplement fausses. Lorsqu’une injection est pratiquée, c’est parce qu’une substance n’est pas correctement absorbée par le système digestif. Le GHB ne fonctionne pas par injection : il est assimilé par le foie, après ingestion. Piquer quelqu’un avec du GHB nécessiterait une très grosse aiguille de grand diamètre, afin d’injecter l’équivalent de ~40ml pour espérer obtenir l’effet désiré. Ce processus prendrait plus de 30 secondes, et nécessiterait d’identifier une veine afin d’injecter le produit directement dans la circulation sanguine de la personne ciblée.

Interviewé par Vice sur le sujet de la piqûre d’aiguille, le professeur Harry Sumnall, spécialiste de l’étude de la consommation de drogues, a une hypothèse qui explique cette nouvelle vague de piqûres :

“Je ne remets nullement en cause les expériences des victimes, mais la consommation intentionnelle de drogues ou d’alcool que l’on regrette par la suite, ou les effets psychopharmacologiques inattendus de l’alcool peuvent être interprétés comme résultant de piqûres sauvages. Nous supposons souvent que l’alcool produit des états d’ivresse homogènes, mais la même quantité d’alcool peut produire des effets différents chez un même individu en fonction d’un large éventail de facteurs, tels que l’environnement dans lequel il évolue, les médicaments qu’il prend, son cycle menstruel et son état psychologique.”[27] https://www.vice.com/en/article/5dgpxz/274-reports-but-zero-confirmed-cases-what-we-know-about-needle-spiking-in-the-uk

En ce qui concerne le GHB, le sociologue et criminologue Stuart Waiton s’interroge sur la motivation de l’acte de droguer quelqu’un avec une seringue, alors qu’il est beaucoup plus facile de piquer directement sa boisson. [28] https://www.dailymail.co.uk/news/article-10225259/Did-nightclub-needle-attacks-actually-never-happen-Criminologist-casts-doubt.htmlLe docteur en psychologie cognitive Philippe Bak, docteur en psychologie cognitive, observe dans La Dépêche qu’”Une injection ne se fait pas en une seconde. Et sur le plan purement médical, injecter du GHB, ça ne peut pas fonctionner”.[29] https://www.ladepeche.fr/2022/04/28/piqures-mysterieuses-la-psychose-gagne-les-boites-de-nuit-et-les-bars-10265101.php

Les inquiétudes concernant la transmission du VIH montrent le peu de progrès réalisés pour informer correctement le public sur ce sujet. Le risque de contamination par le VIH via l’injection d’une aiguille sur un dancefloor est pratiquement inexistant, bien qu’il existe des cas documentés de contamination par des aiguilles usagées dans des contextes spécifiques (consommation de drogues par voie intraveineuse). Par ailleurs, l’un des plus grands scandales sanitaires, si ce n’est le plus grand pour la France, est l’Affaire du sang contaminé, où des personnes souffrant d’hémophilie ont été infectées par le VIH et l’hépatite C. Ce scandale sanitaire a été possible parce que nous étions encore en train de découvrir le mode d’infection par les produits sanguins.[30] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1151015/

Toutefois, dans le contexte de la piqûre d’aiguille, le VIH est un virus incroyablement fragile, qui ne peut survivre à l’air libre. La contamination du VIH par le biais d’une piqûre nécessiterait une seringue, contenant du sang frais, d’une personne séropositive non traitée, injectée de sang en quantité suffisante, qui va directement dans une veine. Par ailleurs, les personnes séropositives dont le taux de rétrovirus est indétectable (ce qui est le cas des personnes sous traitement de longue durée contre le VIH) ne peuvent pas transmettre le virus. En d’autres termes, un processus si compliqué qu’il est impossible dans la pratique.

De plus, ces injections, au-delà de la douleur, laisseraient des traces très visibles, bien au-delà des piqûres de moustiques ou des hématomes. Un produit comme le GHB injecté sous la peau ou dans le muscle provoquerait une nécrose.

Malgré les aspects peu pratiques du piquage d’aiguille, il semble plus facile pour les gens de croire qu’ils ont été agressés par un inconnu dans le club que par un des barmans, malgré le fait que les barmans ont la plus grande fenêtre d’opportunité quand il s’agit de soumission chimique. En Belgique, un mouvement anti soumission chimique massif appelé #Balancetonbar a eu lieu lors de la réouverture des bars et clubs post-covid (automne 2021), en réaction à une série d’événements dans des bars d’Ixelles où des barmen ont mélangé de la drogue dans des boissons et agressé sexuellement des clientes. Un compte instagram[31] https://www.instagram.com/balance_ton_bar/ a recueilli tous les témoignages anonymes, ce qui a conduit quelques institutions clés de la vie nocturne bruxelloise, comme le Fuse, à prendre des mesures et à se débarrasser des barmen problématiques.[32] https://www.7sur7.be/faits-divers/balance-ton-bar-le-fuse-arrete-la-collaboration-avec-les-employes-impliques~a908e367/ Le débat sur la vie nocturne belge devenait à ce moment-là était sur le point de faire changer les chôses, remettant en question certaines figures d’autorité problématiques qui agissaient dans le milieu en toute impunité depuis des lustres (parfois 30 ans) [33] https://bx1.be/categories/news/carl-de-moncharline-temporairement-ecarte-du-bar-limperial/. Les histoires de piqûres en boîte de nuit sont alors arrivées et ont obscurci le débat, déplaçant le sujet vers l’inconnu plutôt que des barmen et propriétaires de clubs clairement identifiés.

Récemment un ados de 15 ans a été faussement accusé d’avoir piqué une aiguille sur TikTok, après avoir été filmé alors qu’il portait secours à une adolescente qui venait de s’évanouir au festival “We R Young” à Hasselt (Belgique). Vingt-deux participants se sont évanouis pendant l’événement, et un nombre important d’entre eux ont déclaré avoir “senti une aiguille”, ce qui a obligé les organisateurs à interrompre les événements.[34] https://www.lesoir.be/444687/article/2022-05-26/flandre-le-festival-we-r-young-arrete-apres-22-cas-suspectes-de-piqures-sauvages[35] … Continue reading

Les discours alarmistes sur la consommation de drogues (GHB et GBL en particulier) et l’infection par le VIH ne contribuent pas à rendre le clubbing plus sûr. Interrogé par Technomaterialism sur sa stratégie de réduction des risques, un promoteur de soirées queer basé à Paris nous a indiqué qu’une personne ayant une formation médicale est présente à chacun de ses événements, afin de fournir les premiers soins et d’évaluer la situation.

Et comme on ne le dit pas assez : non seulement vivre avec le VIH n’est plus une fatalité, mais indétectable = intransmissible. Les personnes séropositives ne peuvent pas transmettre le virus par voie sexuelle à d’autres, dès lors qu’elles ont une charge virale indétectable (c’est-à-dire une quantité indétectable de VIH dans leur sang).

La stigmatisation et le maintien de l’ordre sont des réponses réactionnaires à la consommation de drogues, qui ne contribuent pas à la réduction des risques. Le personnel de sécurité des clubs, en particulier les videurs, a une responsabilité dans cette crise. Un clubbing plus sûr peut-il même exister dans des espaces gérés par des membres du personnel qui ont le monopole de la violence, tout comme les forces de l’ordre ? Les videurs manquent cruellement de formation aux premiers secours car, par conception, leur rôle est de défendre les intérêts du capital (le propriétaire du club) plutôt que ceux des gens. Ce sont des justiciers[36]Elsa Dorlin, Se Défendre qui ont le monopole de la violence, laquelle est mise au service de l’affaiblissement, de l’humiliation et de l’agression des personnes minorisées.[37] https://www.nytimes.com/2019/11/14/arts/music/berlin-club-bouncers.html En clair, en matière de consommation de drogues, le rôle du personnel de sécurité est de veiller à ce que personne ne fasse d’overdose dans les locaux, car cela engagerait potentiellement la responsabilité du club. C’est pourquoi un club comme le Berghain préfère mettre les gens dehors lorsqu’ils ne vont pas bien plutôt que de les prendre en charge.

A l’heure actuelle, des centaines d’enquêtes judiciaires ont été ouvertes. Les médecins appliquent le principe de précaution et rapportent les déclarations des victimes aux autorités compétentes. Les fausses nouvelles diffusées sur les médias sociaux et le climat général d’anxiété lié à la pandémie de COVID-19, toujours en cours, ne peuvent que contribuer à aggraver la situation. La première chose à faire est de se tenir informé auprès des spécialistes, qui disposent souvent de sites internet bien documentés et d’une ligne d’assistance gratuite.

Enfin, il est temps pour l’industrie européenne de la musique de danse de croire réellement les survivants et de le prouver par ses actions. Tout notre soutien va aux survivants d’agressions sexuelles et aux personnes qui ont été victimes de spiking. Leurs voix doivent être entendues haut et fort, afin de créer un environnement plus sûr dans les clubs européens. Pour plus d’informations sur la réduction des risques dans la pratique :

https://vih.org/20180625/swaps-europe-1-harm-reduction-in-practice/

Belgique (Wallonie, BXL)

https://www.safetanight.be/teuf-plaisirs/

France

https://espace-safer.com/

Allemagne (Berlin)

https://safer-nightlife.berlin/

References

References
1 https://www.instagram.com/p/CeD2vwQofHz/
2 https://www.instagram.com/p/CeTvY21shN7/
3 https://www.vice.com/en/article/5dgpxz/274-reports-but-zero-confirmed-cases-what-we-know-about-needle-spiking-in-the-uk
4 https://www.arretsurimages.net/articles/piqures-en-boite-de-nuit-les-medias-ont-oublie-de-prendre-des-gants
5 https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/nantes/piqures-en-boites-de-nuit-a-nantes-pas-de-produits-toxiques-deceles-le-mystere-reste-entier-2497309.html
6 COPY00
7 https://www.theguardian.com/drugs/Story/0,2763,663674,00.html
8 https://mixmag.net/amp/leamington-assembly-club-death-dangerous-oversold-water-pill-ecstasy-mdma
9 https://www.instagram.com/p/B8KA9XbFyVh/?igshid=MDJmNzVkMjY%3D
10 https://www.spiegel.de/international/germany/silence-surrounds-overdose-death-at-berghain-a-1198980.html
11 https://technomaterialism.com/2021/12/16/abolish-dj-idolatry/
12 https://socialistworker.org/blog/critical-reading/2014/12/09/main-role-police-protecting-ca
13 Edgar Morin, La Rumeur d’Orléans
14 https://filtermag.org/ghb-uk-acmd-recommendation/
15 https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/25/paris-veut-agir-face-a-l-essor-du-chemsex_6103588_3224.html
16 https://www.brusselstimes.com/belgium-news/227507/first-victim-of-syringe-attack-reported-to-pride-organisation
17 https://www.lalibre.be/regions/bruxelles/2022/05/23/de-nombreux-participants-victimes-de-piqures-durant-la-belgian-pride-7PDMJXH4JNBYXM2WPNX4TUYH4Y/
18 https://www.nbcnews.com/tech/internet/lgbtq-abuse-spikes-online-fueled-intensifying-culture-war-rcna24904
19 https://www.vox.com/identities/2019/9/5/20840101/terfs-radical-feminists-gender-critical
20 Un homme a été arrêté le 16 mai à Lyon dans un bar avec une seringue qui était pour son propre usage. https://www.lalsace.fr/faits-divers-justice/2022/05/16/un-homme-arrete-dans-un-bar-a-lyon-avec-une-seringue-de-ghb
21 https://www.buzzfeednews.com/article/patrickstrudwick/queer-black-latino-people-meth-recovery-blocked
22 https://www.buzzfeednews.com/article/patrickstrudwick/black-latino-queer-people-trauma-meth-sex
23 https://www.buzzfeednews.com/article/patrickstrudwick/racism-meth-sex-destroy-queer-black-lives
24 https://jeanhugueskabuiku.substack.com/p/how-berlins-clubcommissions-actions?s=w
25 https://www.instagram.com/p/CVnXqscMWq4/
26 https://www.instagram.com/p/CWqVa_ps0Ps/
27 https://www.vice.com/en/article/5dgpxz/274-reports-but-zero-confirmed-cases-what-we-know-about-needle-spiking-in-the-uk
28 https://www.dailymail.co.uk/news/article-10225259/Did-nightclub-needle-attacks-actually-never-happen-Criminologist-casts-doubt.html
29 https://www.ladepeche.fr/2022/04/28/piqures-mysterieuses-la-psychose-gagne-les-boites-de-nuit-et-les-bars-10265101.php
30 https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1151015/
31 https://www.instagram.com/balance_ton_bar/
32 https://www.7sur7.be/faits-divers/balance-ton-bar-le-fuse-arrete-la-collaboration-avec-les-employes-impliques~a908e367/
33 https://bx1.be/categories/news/carl-de-moncharline-temporairement-ecarte-du-bar-limperial/
34 https://www.lesoir.be/444687/article/2022-05-26/flandre-le-festival-we-r-young-arrete-apres-22-cas-suspectes-de-piqures-sauvages
35 https://www.lavenir.net/actu/belgique/2022/05/30/inquietant-un-ado-belge-accusation-a-tort-sur-tiktok-de-piqures-daiguilles-lors-dun-festival-45AXCNHUBRB5DNFE7N3BT2AOQ4/#:~:text=Un%20ado%20de%2015%20ans,lanc%C3%A9%20par%20les%20autorit%C3%A9s%20judiciaires.</Cet incident illustre le fait que les réactions des médias sociaux à la piqûre d’aiguille n’ont pas tendance à être ancrées dans la réduction des risques, mais se résument plutôt à une forme incroyablement toxique de mentalité de groupe.

Conclusion

Le piquage d’aiguilles s’inscrit dans une longue histoire de paniques morales liées aux aiguilles, qui remonte au XIXe siècle. Il n’est pas surprenant de voir sa résurgence après la montée des attitudes réactionnaires envers la vaccination de masse. En outre, nous vivons une époque de changements sociaux sans précédent, avec une guerre culturelle menée contre la communauté queer.{[(|fnote_stt|)]} https://www.washingtonpost.com/lifestyle/2022/05/20/lgbtq-progress/

36 Elsa Dorlin, Se Défendre
37 https://www.nytimes.com/2019/11/14/arts/music/berlin-club-bouncers.html